• Géraldine Danon

Stonington

Nous relâchons devant l’ile Stonington, située au pied d’un glacier, qui jadis était rattaché à l’ile. Il s’est éloigné de quelques dizaines de mètres, encore une des conséquences du réchauffement climatique, les glaciers reculent. C’est pour moi le plus joli mouillage de l’Antarctique. L’ile est enneigée, la présence du glacier refroidit l’atmosphère.



Le front du glacier est tout proche, l’ile Neny trône en face, belle et impressionnante avec sa forme pyramidale et sa barre rocheuse de couleur noire qui contraste avec le blanc de la glace. Le mouillage n’est pas des meilleurs, il faut changer de place en fonction du vent et de la glace qui se détache du front du glacier et vient cogner notre bateau. Sur l’île se trouve une ancienne station anglaise classée site historique. La base a été construite en 1946 et fermée en 1975.



C’est là que les deux premières femmes ont hiverné en 1947, des américaines. Nous explorons la base avec des lampes torches. C’est une plongée dans le passé, comme si la porte du temps était restée entrebâillée. Tout est en l’état, figé. Le froid préserve. Les locaux sont dans l’ambiance de l’époque, avec la bibliothèque bien fournie et intacte, la salle de bain verte très « British », la baignoire à peine émaillée. Un peu plus loin la cambuse et ses conserves qui rouillent lentement avec l’air du temps. Nous refermons la porte avec soin afin qu’elle résiste aux tempêtes de l’hiver. A quelques milles plus au nord, la base argentine est installée sur un petit ilot.



Nous arrivons devant la base et posons l’ancre. Nos appels radio par VHF restent sans réponse. Au bout de quelques instants nous apercevons quelqu’un sur la plage de galets. La radio nous répond et c’est le chef de base qui nous annonce avec regret que nous ne pouvons débarquer en raison de la pandémie de Covid. Nous comprenons cette protection pour des gens qui passent plus d’un an en isolement. Nous voulons juste leur offrir un livre de photo de notre voyage. Nous avions été reçus chaudement lors de notre passage il y’a dix ans, partageant un repas et de longues discussions avec ces hommes qui étaient là depuis plus d’un an. Cette année aussi, l’équipe en place est arrivée en décembre 2020, soit plus de treize mois. Ils mettent un zodiac à l’eau et c’est une véritable armada qui vient à notre rencontre.



Ils portent tous le masque mais ils ont vraiment envie de discuter, d’échanger, de rencontrer du monde. Je parle bien espagnol et les questions fusent de chaque côté. Ils sont étonnés de voir notre famille, un couple et deux jeunes filles. Ils n’ont vu personne depuis un an. Nous leur offrons notre livre et recevons en échange un beau drapeau argentin et quelques revues scientifiques. Ils sont jeunes, entre vingt et trente ans. Moment agréable de partage dans cette après-midi ensoleillée.



Ils étudient la météorologie, la glaciologie et la botanique. Il est difficile d’évaluer les conséquences du réchauffement climatique et de se prononcer sur son impact sur la banquise. « L’épaisseur varie d’une année sur l’autre, mais une chose est certaine l’année dernière nous avons enregistré un pic de température de 18°C au mois d’avril, ça n’était jamais arrivé », m’explique le biologiste. Je pense que ce soir ils vont parcourir notre livre car s’ils sont en Antarctique, ils ne voient guère que les quelques kilomètres autour de leur ile, sans jamais la quitter.



Après avoir hissé notre drapeau Argentin, nous mettons le cap vers L’ile d’Adélaïde. Des baleines croisent notre route. Elles se nourrissent de cette petite crevette, le krill, très abondante dans les eaux froides de la Péninsule. Cette nuit nous laissons le bateau à la dérive au milieu de la baie, toutes voiles affalées, le vent est calme.



Quelques icebergs clignotent sur le radar. Au lever du jour nous rejoindrons un mouillage vers Anchorage Island avant de tenter d’emprunter le Gullet passage, bien souvent pris par la glace, pour quitter la baie marguerite et remonter vers le Nord de la Péninsule Antarctique.