• Géraldine Danon

Rude bataille avec la glace : le Gullet

La Fleur sort de sa dérive nocturne. Philou a surveillé les icebergs en se réveillant toutes les heures. Comme en course, il sait gérer son sommeil. Le jour apparaît vers 5h30 et nous mettons le cap vers le Gullet passage, ce détroit entre l’ile d’Adélaïde et la Péninsule.



La lumière rosée de l’aube caresse les montagnes qui apparaissent vêtues de leur blanc manteau. Les icebergs, silhouettes fantomatiques et menaçantes dansent sur l’eau, nimbées d’une brume bleutée. Ici tout est glace, du petit glaçon qui flotte à la surface, jusqu’au grand glacier. Le Gullet est le chemin le plus court pour gagner le nord, mais nous savons que l’état de la glace est imprévisible et que ce passage est souvent bloqué par de la vieille banquise. Nous traversons des grandes zones de brash, zigzaguons entre les glaçons, sans nous arrêter. Vers 10h00 nous embouquons le Gullet qui mesure moins d’un mille de large, cerné par de hautes montagnes. Devant nous le premier bouchon.



Nous arrivons à le franchir en forçant un peu de l’étrave, mais sans trop de problème. Le temps est calme, l’idéal pour ce genre de navigation. Avec du vent cela serait bien trop risqué. Il faut trouver devant nous les passages d’eau libre, où la Fleur peut se faufiler.



Philou ne lâche pas la barre, je le sens concentré, très tendu. Nous savons que c’est une partie difficile, « ça passe ou ça casse », dirait Tabarly. J’insiste : « J’espère vraiment qu’on va passer cette fois. » Il me rétorque aussitôt : « Je ne suis pas entièrement d’accord avec mon idole et je ne veux pas casser notre bateau. Mon expérience, j’essaye de la mettre à profit, évaluer le risque, ne pas se mettre dans la zone rouge. » Nous aimons l’aventure, les sensations fortes, cette lutte avec la glace nous passionne, comme nos prédécesseurs, Jean Baptiste Charcot avec le Français en 1904 et le Pourquoi Pas en 1909, et le maitre des lieux, Jérôme Poncet qui depuis les années 80 et pendant 40 ans a sillonné cette région avec son voilier de 15 mètres, le Damien II. Nous savons qu’ils ont vécu les mêmes angoisses, les mêmes peurs de se voir enfermer par la banquise. Une envie de vivre des choses fortes, comme nous les vivons aujourd’hui en famille.



Quel est l’enjeu ? Aller voir, sentir, vibrer avec la glace, voir ces paysages surnaturels emplit de force et de beauté. Je suis tout comme mon marin, excité par cette lutte. Lui, plus serein, moi plus envoutée peut être, cela donne lieu à de nombreuses chamailleries, et les parois du bateau ne tremble pas que sous les assauts des glaçons... Nous avançons coute que coute, de milles en milles. Parfois nous revenons en arrière, nous contournons... Les montagnes se reflètent dans les flaques d’eau aussi lisses qu’un miroir.



Je me rappelle ce même décor avec mes petites filles hautes comme trois pommes. Nous sommes là ensemble, dix ans après. C’est notre fierté, de durer, de poursuivre nos expéditions. Chaque année, nous nous battons pour les mener à bien. Nos amis nous suivent, nos sponsors nous aide, et nous voulons donner espoir et dire aux hommes de cette terre que l’on peut encore accéder à ses rêves. Nous poursuivons la bataille jusqu’à ce que de grandes plaques de banquise nous barre la route. Elles sont blanches et vierges, un phoque et quelques manchots papou se reposent. Devant nous un troupeau d’orques sillonnent le bras de mer ouvert entre les floes.



Ils sont plus agiles que nous et peuvent se glisser sous une plaque. Nous les suivons à distance. Le chef du troupeau vient nous voir. Il nous montre sa tête pour nous saluer. Sa nageoire dorsale est impressionnante. Il rejoint le groupe et ils se mettent en chasse d’un phoque sur un floes. A plusieurs ils vont le faire basculer de toute leur puissance. Ils pourront se délecter de cette bonne viande, toute fraiche... ( à suivre)