• Géraldine Danon

25 Avril 2020

Le ciel est bas comme soutenu par une main mystérieuse, il inonde la mer de son humeur maussade. Elle est épaisse comme le velours et pourtant souple et alerte. Lorsqu’elle se déchire j’aperçois dans ses veines des caillots lactescents. Par endroits la mer s’allume, des millions de particules phosphorescentes dansent alors sa pantomime effrénée. Elle n’a jamais le même visage, sa face passe subitement du désarroi, à la passion, de la folie à la sérénité sans que l’ombre d’une humeur persiste dans ces états perpétuellement recommencés. La mer se meut dans un mouvement incessant rythmé par les diableries du ciel qu’elle épouse le temps d’un rayon de soleil.


Quand la nuit arrive, elle avale les étoiles et son plancton luminescent valse à la surface de l’eau comme des poils dressés sur un bras trop svelte, par une émotion reçue en plein cœur. Nous sommes ses pauvres esclaves, à la merci de ses sautes d’humeur que nous subissons sagement, attendant l’embelli avec fatalisme, infiniment confiants en sa nature profonde. Car la mer sait se faire pardonner ses emportements, elle nous caresse pour mieux nous envouter avant que de gronder puis s’assagit de nouveau pour repartir enfin dans une colère froide qui nous soumet pour mieux nous attacher.



Désordonnée, chaotique, grosse, elle nous secoue de nuit comme de jour. Il faut lutter pour tout, se déplacer, cuisiner…. Mes produits frais comme les fruits et les légumes si précieux pendant une traversée au long cours, fatiguent eux aussi, d’autant que la température se réchauffe à vue d’œil. La pièce dans laquelle je les stocke est devenue humide en perdant en latitude. Je m’attache à prendre soin d’eux mais le frigo est très petit. Je le rempli à mesure qu’il se vide mais je crains que d’ici quelques jours les salades rendent l’âme. Mon objectif étant que nous ayons du frais jusqu’au bout. Au froid tout est facile, tout se conserve, les aliments comme les gens. Mais c’est vers la chaleur que nous faisons voile. Nous tenons le coup en rêvant à la caresse des eaux translucides sur nos corps fatigués. J’ai tant vécu ces instants rudes et violents qu’ils font désormais partie de mon quotidien, ils sont ancrés en mon corps comme la gite l’est en notre bateau. Il nous reste dix jours à tenir si tout va bien. Les vagues se creusent inéluctables, féroces, elles se dressent les unes contre les autres avec une violence non feinte, elles crachent des flots d’écume incandescentes, leur haine s’accroche à leurs lèvres comme la bave s’attache aux museaux des possédés, déformant leurs bouches violacées, les affublant d’un rictus hargneux.



Depuis quelques jours nous vivons comme dans un shaker 24 heures sur 24. Nous ne savons pas ce qui se passe à terre, ni si nous pourrons débarquer quand nous arriverons aux Marquises. En traversée c’est l’idée de l’arrivée qui préserve notre moral et là nous sommes dans le flou le plus total. Le pont n’est plus praticable et on étouffe dedans. La mer nous assène coups contre coups, nous sommes comme des boxeurs qui encaissent sans broncher jusqu’au KO final. On se déplace dans le bateau, accrochés aux parois de bâbord à tribord, mes casseroles se renversent quand je cuisine, j’ai pourtant l’habitude, mes gâteaux sont à la gite, c’est-à-dire moelleux d’un coté et fin de l’autre. Nous attendons l’accalmie comme le fou fanatique attends le sauveur, mais elle n’est pas prévue pour tout de suite. Plus de sport à l’avant, plus de podcasts écoutés tranquillement sur un siège en regardant la mer, l’heure est à la bataille. C’est une lutte permanente que nous livrons contre les éléments, contre nous même, avec pour seul allié notre navire qui bataille bravement contre la mer déchainée. Sa proue fend les lames sans discontinuer, nous sommes ballotés d’un bord à l’autre comme des pantins désarticulés qui attendent des jours meilleurs. Lire m’est devenu insupportable tout comme écrire, je ne sors de ma bannette que pour cuisiner non sans mal. Il fait gris, la mer et le ciel s’accordent dans des harmonies lugubres qu’un soleil blafard ne parvient pas à percer. Le Pot au noir nous offrira peut-être l’embelli tant attendu, ce serait salutaire pour le moral de l’équipage.



Suivez notre aventure ici :

Suivre l'aventure sur : 

  • Facebook
  • Twitter

Partenaires

Partenaire technique

AA_NB_2.jpg
prb_120.jpg
nutriset_250.jpg
timezero-vector-logo.png