• Géraldine Danon

3 mars

Nous quittons Horseshoe et sa petite baie protégée. La sortie est plus sereine que l’entrée, nous savons maintenant où se trouve le chenal. Les gros icebergs sont toujours là et nous slalomons entre ces colosses de glace pour regagner l’eau libre. Nous empruntons le fjord Bourgeois. Le temps est calme.



Marion aperçoit devant le bateau l’aileron dorsal d’un cétacé qui fend l’eau. Il est bien dessiné, elle s’empare du guide des baleines pour déterminer son nom. Sans doute un petit rorqual, ou rorqual de Minke. Sur la côte, la terre est rouge. Une somptueuse palette de couleur avec ces roches noires, le blanc des glaciers, le bleu des icebergs et le gris du ciel.



Nous mettons cap, sur Refuge island. Un petit archipel d’ilots au pied d’un glacier. Philou scrute avec ses jumelles pour y déceler une échancrure, un petit bras d’eau libre. Nous faisons le tour, mais rien de bien évident. Par deux fois nous mettons le nez du bateau dans ce qui pourrait nous convenir pour prendre quelques heures de repos avant de gagner en Sud vers notre objectif l’île Terra Firma par 68, 42° de latitude. Le premier est trop étroit et le deuxième est bouché par un iceberg. Nous réussissons finalement à nous glisser dans le premier et posons l’ancre dans 3 mètres d’eau, Philou et Laura partent à terre fixer des amarres pour tenir le bateau. Un petit iceberg est échoué à l’entrée. Nous sommes réveillés deux fois par le vacarme d’un glaçon qui vient cogner la coque. Nous relâchons une amarre puis remontons un peu plus le zodiac qui pend le long du bateau. Le gros glaçon glisse et continue sa route au gré du courant.

4h30 du matin. Il fait encore nuit. Nous voyons arriver un banc de glace qui se dirige vers nous. Philou enfile son ciré, ses bottes et saute dans le zodiac pour aller décrocher les longues amarres. A la lueur de sa frontale je le vois escalader les rochers et larguer l’aussière qui nous retient à la terre. Il faut faire vite, on pourrait se faire bloquer par la glace et drosser à la côte.



Le projecteur avant éclair un tapis blanc que l’on doit traverser en forçant au moteur. Dans le jour qui lentement apparait, nous suivons la trace enregistrée en rentrant, ce qui nous permet d’éviter les récifs qui entoure les iles. Le jour se fait doucement et les montagnes se dessinent. Sur l’eau c’est le grand calme. On se croirait sur le lac Léman avec des cygnes en forme d’icebergs. Le chemin vers Terra Firma nous semble dégagé et dans moins de trois heures nous pourrions y débarquer.



Les enfants dorment. Je bois un café dans le carré et rêve de poser le pied sur cette ile tant désirée mais le bruit des glaçons qui se fracassent sur la coque s’intensifie rapidement pour se transformer en cacophonie assourdissante qui fait frémir notre pauvre navire. Nous sommes littéralement encerclés par une banquise jusque-là disloquée (brash) mais qui se fait de plus en plus dense et impénétrable, de la vieille glace bien compacte. Devant nous, à quelques centaines de mètres, un mur blanc. Nous tentons de nous frayer un passage entre les floes (grosse plaque de banquise), la glace cogne contre les flancs de Fleur Australe et bientôt la banquise nous enferme complètement.



Nous sommes à 8,5 milles de l’ile. Quinze kilomètres que l’on aurait dû parcourir en un peu plus d’une heure. L’ile est là devant nous. Un beau cône noir tacheté de plaque de glace. Elle mesure plus de 300 m de hauteur. On pourrait presque la toucher ! Il faut se rendre à l’évidence, en allant dans cette direction c’est impossible. Les blocs sont trop gros, plusieurs mètres d’épaisseur. La houle du large les fait onduler et se cogner. Philou pense qu’en contournant cette zone impénétrable par l’ouest, nous pourrions éventuellement trouver une autre voie d’accès. Nous faisons marche arrière, il faut tenter de s’éloigner pour mieux revenir. Pendant plusieurs heures nous suivons la bordure de cet amas de banquise fractionnée et tentons différentes voies pour accéder à notre île. Quelques essais nous ramènent vers l’extérieur. Ça ne passe nulle part. Nous sommes encerclés par des floes, un monde blanc nous enferme.



Un phoque léopard surgit de l’eau et se jette sur une plaque de glace. C’est une belle bête, plusieurs mètres de long. Un vrai félin. Il nous regarde menaçant, ouvre grand sa grande gueule qui dévoile ses dents acérées. C’est un carnivore qui s’attaque aux manchots, les jette en l’air pour les dépecer. Il doit aussi pouvoir se régaler d’un jeune phoque. Veut il s’attaquer à nous ? Il est sur son socle blanc, collé à nous, prêts à bondir sur le bateau. Je le regarde droit dans les yeux à travers l’objectif de ma caméra qui me protège comme toujours. Son regard qui me fixe ne dit rien de bon. D’autres phoque crabiers se reposent au soleil sur d’autres plaques de glace. Le bateau est à la dérive dans ce lacis inextricables. Le temps de la réflexion. Ce ne passera pas aujourd’hui. Il faut faire demi-tour tant qu’il est encore possible de se dégager de l’emprise de la dame blanche et regagner un mouillage avant la nuit.