• Géraldine Danon

A la recherche de l'intrus

La mer est chaotique, les houles se croisent dans cet océan Pacifique agité. Le bateau roule, se cabre, retombe dans les vagues. A bord les bruits sont nombreux. Les casseroles qui cognent dans le placard, les bouteilles d’huile, les sauces qui s’entre choc dans la cuisine. Je les connais, je sais les identifier. Il y a ceux qui sont supportables, qui font la mélopée du bateau, comme une petite musique agréable. D’autres qui demandent une intervention pour éviter un bris de verre. Ce matin impossible de trouver l’intrus.



Ça cogne, ça résonne, c’est fort. Je pars à sa recherche. Déterminer la zone. Elle se situe entre la cuisine, la table à carte, au pied de mat, vers la quille. Ce n’est pas régulier. J’ouvre mes deux oreilles, passe d’un bord à l’autre du bateau, colle ma joue sur les parois du puit de quille, je m’allonge sur le sol collant l’autre joue sur le plancher. J’ouvre les placards pour découvrir la bête qui roulerait au rythme du roulis. Est-ce la chaine de l’ancre ou une pièce de cette quille. Je suis inquiet. J’examine les fonds avec ma torche. J’observe pour découvrir une déformation, une fissure, une tôle qui lâcherait sous les efforts répétés de cette houle qui nous malmène. J’attends que l’intrus se réveille, je le guette, près à lui tomber dessus, à le coincer contre terre. Une bête qui voudrait me jouer un mauvais tour. Je le connais notre bateau, je les connais les bruits, depuis tant d’années, tant de milles parcourus sur toutes les mers du globe. Je ne peux pas plonger pour examiner la coque, l’eau est trop froide, trop de mer.

Je refais un deuxième, un troisième tour. Les mêmes endroits. J’ouvre tous les placards, soulève tous les planchers. Rien! J’essaye de localiser plus précisément la zone. Je vais dehors, au mat. Les vagues me submerge, mais je tends l’oreille. J’examine dans les moindres détails le pied de mat. Serait-il sur le point de céder ? Je fais des marques, prends des repères. Rien ! Rien de visible. Le bruit est toujours là. Je reviens en arrière dans ma tête. Qu’est ce qui a changer ? Qu’elle est la dernière manœuvre que j’ai effectué ? Il y a une heure environ quand le vent forcissait, j’ai pris un ris pour diminuer la grand-voile. J’ai enroulé le génois et hissé la trinquette. C’est depuis ce moment qu’est apparu ce bruit sourd qui résonne. Est-ce la drisse trop étarquée ? Est-ce le vie de mulet, cette pièce qui retient la bôme au mat qui serait endommagée, fissurée, prêt à lâcher ? Je choque la drisse de grand-voile, reviens à l’intérieur trempé. Rien ! Il est encore là. Mes nerfs sont à bout. Je vois le bateau qui va couler, la coque fissurée, la quille pendante sur son axe arraché.


Je repart dehors, m’agrippant aux filières, encaissant les vagues glacées qui me transpercent. Dernière chance. Je relâche la bosse de ris sur le gros winch. Pourquoi pas ? Il faut tout essayer, il n’y a pas de raison. Je reviens tout dégoulinant, j’enlève mes bottes, mon ciré trempé. J’attends, j’attends. Plus de bruit. Sauvé ! Je suis soulagé. L’intrus ! cette poulie au pied du mat qui sous les efforts de la voile et par les tôles, envoyait son grincement dans tout le bateau.